La clinique du quotidien Enjeux de la rencontre dans le travail social

« Ce n’est pas le sang qui rend « père » ou « mère », c’est la parole. Celle-ci contraint les humains à devoir se dire, donc à passer leur vie entre absence et présence. La santé mentale, c’est de savoir y faire avec cette condition.

Dans le monde d’hier, une répartition s’imposait : à la mère d’assurer la présence et d’introduire à l’absence ; au père d’assurer l’absence et de la représenter. Aujourd’hui, parmi d’autres facteurs, la fin de la religion, l’obsolescence du patriarcat et le combat des femmes pour l’égalité citoyenne ont fait que le père n’a plus la légitimité d’hier. S’ensuit d’ailleurs que beaucoup de « nouveaux pères » ne savent plus quelle est leur tâche. Mais alors qui désormais pour transmettre la pertinence de l’absence, de la limite, de l’interdit... tous traits pourtant nécessaires à l’humanisation ?

L’enfant, est désormais reconnu comme un être d’emblée autonome, et plus question de le contraindre car ce serait contrevenir à l’amour qu’il convient de lui apporter. C’est, du coup, comme si on s’était rendu dépendant de son accord pour exiger qu’il s’humanise.

A contrario, tous les moyens sont bienvenus pour le soutenir dans son trajet, en valorisant la présence, celle de l’amour maternel, aimant d’un amour « sans condition », mais, de la même façon, celle de l’objet de consommation qui entretient chacun dans l’illusion que l’absence n’a plus lieu d’être.

C’est en cela que se nouent « surmaternel » et néolibéralisme, l’excès de présence pervertissant l’éducation au point de devenir un vrai problème de santé (psychique) publique.

 

Car l’affaiblissement de la tiercéité qui s’ensuit n’est pas sans conséquences et toute une série de comportements peut être étudiée et interrogée à partir de ce constat : l’obésité, le décrochage scolaire, l’hyperactivité, l’intolérance à la frustration, les colères irrépressibles, l’exigence d’immédiateté, certains retards de langage..., mais aussi la surprésence de parents à l’école ou même au sein des activités sportives, le burnout de plus en plus fréquent des parents, la sous-traitance parentale par les multiples activités parascolaires,... Bref, c’est toute l’aptitude à la socialité qui se trouve mise en péril.

Il ne s’agit donc pas de se lamenter sur le déclin du père, encore moins de vouloir en revenir au père d’hier, mais de nous déciller les yeux, - en cessant de dénier les conséquences cliniques de cette évolution sociétale depuis maintenant trois générations – pour pouvoir réinventer l’inscription de l’absence, toujours à transmettre pour l’humanisation.

Pour ce faire, l’autorité maternelle peut suppléer (cfr Marcel Gauchet, La fin de la domination masculine) mais à la condition indispensable de ne pas laisser se confondre jouissance maternelle mortifère et amour maternel séparant, relation symbiotique et relation symbolique.

L’excès de présence, au détriment de l’articulation présence-absence se retrouve aussi dans l’orientation prise au sein des institutions éducatives, et même au sein des équipes, sans que les effets de cette surprésence puissent être perçus et réinterrogés.

Le confinement qui s’est vu exigé par la pandémie virale est venu rompre brusquement, voire brutalement, la marche d’une présence continue, cette promesse - sinon la garantie - de bien-être. Manque et absence se sont réimposés sans ménagement et sous diverses modalités. Quels en sont les effets immédiats chez chacun ? Qu’en restera-t-il ? Les phénomènes sociaux qualifiés de surmaternels en seront-ils influencés, et dans quel sens ?

Ce sont ces questions et les conséquences pour la santé mentale, autant singulières que collectives que nous souhaitons aborder au travers de plusieurs demi-journées avec des auteurs d’ouvrages abordant ces diverses thématiques. »

 

Jean-Pierre LEBRUN

Lundi 12 Octobre 2020