Retour du séminaire d'été

Identités et identifications

 

                                             Pierre-Christophe Cathelineau

 

            Dans le séminaire L’Identification, comme son nom l’indique, il est question de l’identification, de la reprise de Psychopathologie des masses et analyse du Moi. Freud y parle des trois identifications.

 

Il y a l’identification à l’imaginaire : c’est le chagrin d’amour d’une jeune pensionnaire qui entraîne chez ses amies du pensionnat le même chagrin d’amour, de telle sorte qu’elle s’approprie à travers ce qu’elles savent de la lettre de rupture qui lui a été adressée le désir de l’Autre. Mais il en est peu question dans L’identification.

Il y a l’identification au réel. Freud parle d’une identification par incorporation. Elle concerne l’incorporation du Père, comme tel. Mais là encore Lacan ne s’y attarde pas dans ce séminaire.

Il y a enfin l’identification au symbolique : c’est l’identification à « un seul trait ». Ce dont Lacan fait le trait unaire, comme un trait prélevé sur l’Autre. C’est l’identification au signifiant, l’identification du signifiant dont a parlé Virginia Hasenbalg dans son intervention au cours des journées d’été 2021. Et cela, Lacan en parle durant tout le séminaire.

On retrouve ainsi le trait unaire dans la présentation du tore, lorsque Lacan évoque l’inscription du trait unaire de la demande autour du trou central du désir, trait de répétition que réitère la demande. 

C’est aussi lui qui est suggéré dans le trait de coupure qui détache sur le cross-cap la bande de Moebius et la rondelle que représente l’objet a. C’est cette coupure obtenue en fin d’analyse qui tient lieu de trait pour un sujet qui aura franchi l’obstacle de la répétition.

Lacan en restera-t-il là ? Par la suite en effet Lacan laissera tomber le cross-cap et ne reprendra que le tore qui sera identifié au rond de ficelle du nœud borroméen, notamment dans L’insu.

En réalité, il va reparler de l’identification dans le séminaire RSI, pour signifier des idées nouvelles et que nous pouvons ici reprendre. C’est l’idée non pas d’une seule identification, mais d’une identification triple. Je cite la leçon du 18 mars 1975 :

« Je vous propose en clôture de cette séance d’aujourd’hui ceci, l’identification, l’identification triple, telle que (Freud) l’avance, je vous formule la façon dont je la définis. S’il y a un Autre réel, il n’est pas ailleurs que dans le nœud même et c’est en cela qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre. Cet Autre réel, faites-vous identifier à son Imaginaire, vous avez alors l’identification de l’hystérique au désir de l’Autre, celle qui se passe ici en ce point central [Lacan semble désigner ici le point central de l’objet a dans le nœud borroméen]. Identifiez-vous au Symbolique de l’Autre réel. Vous avez alors cette identification que j’ai spécifié de l’einziger Zug, du trait unaire. Identifiez-vous au Réel de l’Autre réel, vous obtenez ce que j’ai indiqué du Nom-du-Père, et c’est là que Freud désigne ce que l’identification a à faire avec l’amour. » Puis Lacan enchaîne : « Je parlerai la prochaine fois des trois formes de Nom du Père, celles qui nomment comme tels, l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel, car c’est dans ces noms eux-mêmes que tient le nœud. » 

Récapitulons. Dans L’identification le cross-cap sert à déplier le trait de coupure, comme trait d’identification et dans le tore c’est le tour de la demande qui présentifie le trait de répétition renvoyant au trait d’identification.

Que se passe-t-il avec le nœud borroméen ?

Avec le nœud nous changeons de dimensions, les trois consistances nouées ensemble constituent le nœud réel. Le nœud réel, c’est l’Autre réel, et il n’y a pas d’Autre de l’Autre, ni Dieu ni instance tierce en dehors du nœud. Ici, nous dit Lacan, l’identification est triple. Elle s’appuie sur les trois consistances. Si l’on se fait identifier à l’imaginaire de l’Autre réel, on a l’identification de l’hystérique au désir de l’Autre, qui passe ici par un point central, l’objet a. Rappel de la fameuse lettre de rupture reçue par une jeune fille d’un pensionnat qui provoque son chagrin, et surtout celui des autres pensionnaires. Cette consistance imaginaire est constitutive de l’imaginaire de l’identification. Il y a même des commentateurs de L’identification qui estiment que c’est cette identification-là que Lacan a privilégié dans ce séminaire. Ce n’est pas mon avis.

Faites-vous identifier au symbolique de l’Autre réel, et c’est le trait unaire, le trait unique auquel s’identifie par exemple l’enfant dans sa relation au Père, c’est parfois aussi une série de plusieurs traits, en tout cas c’est l’équivalent du trait de coupure sur le cross-cap.

Enfin vient l’identification au réel où Lacan découvre à l’œuvre le Nom du Père et cette dimension précieuse pour la psychanalyse qui est celle de l’amour. A cette dimension du réel correspond l’incorporation chez Freud. Lacan n’en parle pas beaucoup dans L’identification. Il souligne ici son articulation au Nom du Père pour enchaîner immédiatement sur le fait que les noms du réel, du symbolique et de l’imaginaire constituaient à eux tous les Noms du Père. Mais pour ces trois noms, il faut d’une certaine manière en passer par une incorporation réelle, c’est là une avancée considérable par rapport à L’identification.

Si nous avions affaire dans L’identification à une identification centrée sur le trait unaire, dans RSI il y a la prise en compte d’une triple identification. Aucune identification n’est privilégiée et elles semblent interagirent de concert.  Au passage on apprend ce que Lacan ne nous dit pas dans L’identification, que l’identification au Réel, c’est   l’avènement du Nom du Père et de l’amour.

Qu’en est-il maintenant du terme d’identité ?

Il est tout à fait remarquable que Lacan ne prononce que très rarement dans L’identification le terme d’identité, comme si ce terme n’avait pas droit d’accès à un statut théorique que par contre Lacan consolide pour l’identification. De L’identification à RSI Lacan n’a pas sur ce point beaucoup modifier sa perspective. C’est toujours d’identification qu’il parle, et jamais d’identité et la modification majeure est surtout cette insistance sur la triple identification.

La première hypothèse que je voudrais faire, c’est que ces identifications qui s’inscrivent dans le nœud borroméen n’ont de sens que par rapport à cette dimension du trois, c’est-à-dire de la différence à l’intérieur de la trinité borroméenne, comme si ce qui était requis de celui qui avait fait une analyse, c’était cette capacité de soutenir la différence absolue dont il parle ailleurs à l’intérieur du ternaire dans la dimension des trois identifications- désir de l’Autre, trait unaire, Nom du Père, sans que l’une de ces trois dimensions ne soit privilégiée l’une par rapport à l’autre.

Qu’advient-il de l’identité avec ces identifications ? Je hasarderai une seconde hypothèse. Je ne crois pas que ce soit un hasard si Lacan n’a pas voulu développer la question de l’identité dans le fil de son interrogation sur les identifications.

S’il ne l’a pas fait, c’est qu’au mieux l’identité résultait pour lui de la différence du signifiant, c’est-à-dire de la différence des identifications entre elles, et qu’au pire une identité installée et compacte, comme en témoigne l’histoire des nations et des religions, ne pouvait découler que de la forclusion des différences des identifications entre elles. C’est ce que je vais maintenant étudier.

La forclusion des différences s’obtient grâce à une figure topologique bien connue. C’est le nœud de trèfle. Encore faut-il ajouter qu’il s’agit d’un nœud de trèfle instable et mal noué, puis qu’il comporte une erreur de croisement dessus dessous. Il conviendrait de de le réparer par un sinthome qui serait un désir de reconnaissance.

Qu’est-ce à dire ?

Je m’inspire ici de l’analyse que fait Lacan d’un nœud de trèfle instable et mal noué dans le séminaire Le sinthome consacré à Joyce et Nora où il observe que sur l’une des oreilles du nœud de trèfle s’est produit un lapsus de nœud et que le nœud ne serre plus aucun objet en son centre. Une boucle sans coinçage recouvre une autre boucle. C’est en corrigeant le nœud à l’endroit où la faute ne s’est pas produite que le nœud retrouve sa dimension de coinçage.

Dès lors le nœud peut devenir un huit cerné par un rond central qui, ce rond, peut devenir un huit cerné par un rond central, et ce d’une façon réversible. Il n’y a d’autre impossible dans ce nœud que ce qui vient inscrire la consistance du désir de reconnaissance.

Qu’est-ce que nous pouvons entrevoir ici du discours social autour des identités, du discours qui est aussi un symptôme ? Précisément il s’agit de ces mouvements identitaires qui agitent le monde, où populisme et nationalisme procèdent de la mise en continuité du réel et de l’imaginaire, sous l’égide d’un désir de reconnaissance, comme sinthome, sans différence. Ce qui maintient le caractère binaire de la structure, c’est le désir de reconnaissance 

On peut s’apercevoir que les mouvements religieux extrêmistes qui ont caractérisé notre dernière période historique relève de la même problématique identitaire. Le réel s’inscrit en continuité avec l’imaginaire et l’identification par différence est rendue impossible.

Mais je pourrais en dire autant des revendications minoritaires qui traversent les sociétés développées : mouvement woke, féminisme nouvelle manière, ou LGBT.

Ce qui fait le lien entre tous ces courants, c’est précisément le caractère compact et massifiant de ces foules avec ou sans meneurs, où l’identité a tout à voir avec la mise en continuité de l’imaginaire et du réel, sans la médiation du symbolique, mais avec le recours au désir de reconnaissance.

Dans Psychologie des masses et analyse du Moi ces foules avec ou sans meneur se cherchent un tiers à exclure, un bouc-émissaire à éliminer et comme l’a montré Freud dans ce texte magistral contemporain de l’avènement du fascisme en Italie les pouvoir publics savent instrumentaliser cette recherche du bouc-émissaire à sacrifier, au moment où le discours social devient littéralement paranoïaque. Nous y sommes aujourd’hui. Bien sûr l’analyse du discours social paranoïaque ambiant ne dit rien de l’énonciation possible des sujets qui sont pris dans les filets de ce discours. Notre finesse clinique aujourd’hui sera sans doute d’entendre en deça des revendications paranoïaques. Car affleure bien chez certains patients embrigadés l’ébauche d’une énonciation qui ne saurait à l’évidence être réduite à la schématisation d’un nœud de trèfle mal noué et qu’il appartient à chaque patient dans sa singularité de déplier.

Je ne mets en évidence qu’un effet de discours compact et massifiant, pas une structure subjective.

C’est pourquoi à titre d’hypothèse je dirais que le nœud borroméen avec le cross-cap rend possible une identification où se saisit le moment de la différence absolue, et que de ce côté est le discours psychanalytique. Pas du côté d’une identité compacte et massifiante. C’est pourquoi il n’est pas étonnant que Lacan ne se soit jamais laissé piéger par le terme d’identité.    

 

août 2021


Vendredi 01 Janvier 2010