Un immonde sans limite J.P. Lebrun

Trois articles à propos du livre de J.P.Lebrun


De Regnier PIRARD: Vous l'aurez avec ou sans père ?

De Geneviève VIALET-BINE : Dans Œdipe le Salon, Passeur de livre ici

De Luminitza CLAUDEPIERRE TIGIRLAS : L’humanisation sur un fil…

Luminitza CLAUDEPIERRE TIGIRLAS

Psychanalyste à Montpellier,

Docteure en psychopathologie et psychanalyse de Paris 7

 

 

 

L’HUMANISATION SUR UN FIL…

 

(tiré du livre « Un immonde sans limite » de Jean-Pierre Lebrun, érès, 2020.)

 

Insistant sur l’humanisation – terme clé – ,le livre est un tissage de textes qui ponctuent les 25 ans de réflexions cliniques essentielles de l’auteur dans la suite de son ouvrage « Un monde sans limite » dont l’intérêt n’a pas diminué. La lecture du recueil « Un immonde sans limite » n’est pas obligatoirement linéaire, on peut commencer par la fin ou choisir de se pencher sur un chapitre dont le contenu toujours engagé et engageant nous a échappé lors de sa publication en revue ou dans des Actes des colloques.

Les deux inédits de ce recueil d’articles et de conférences sont l’introduction et la conclusion. La dernière attire par son titre « Quel avenir pour la psychanalyse ? » La question n’est pas pour clore mais pour ouvrir sur – une troisième voie – après le religieux et le patriarcat. L’idée est empruntée à Arthur Lochmann, jeune philosophe reconverti en charpentier à « la grande cognée », auteur d’un essai philosophique, qui se tient à son objet, la charpente. Dans sa référence, J-P. Lebrun note la moitié du titre « La vie solide » qui par ailleurs sur la couverture de A. Lochmann est suivi de la précision suivante : « La charpente comme éthique du faire », or justement le terme « faire » me semble au cœur de notre interrogation sur la psychanalyse.

Il est bon de savoir avec J-P. Lebrun que la plupart de ceux qui n’arrivent pas dans les cabinets des psychanalystes s’en privent, plus radicalement, « faute de l’appui des ressources culturelles indispensables à l’instauration d’une relation qui puisse quitter le seul champ du « faire » (page 138). J-P. Lebrun ne développe pas ce qu’il entend par ce « faire », mais il est transparent que l’autre champ des possibles qui s’ouvre avec la psychanalyse est le « parler ». On peut donc supposer qu’ainsi pointé ce n’est pas le même « faire » à quitter comme unique champ, que celui proposé par A. Lochmann, selon lequel, il nous appartient de concevoir « des raisons et des modalités d’agir en inventant, en hybridant » pour éviter le retour aux traditions ou de foncer « tête baissée dans l’innovation pétrifiante ». (cité par J-P. Lebrun à la p. 261)

Pour avoir grandi dans le système totalitaire soviétique, je me sens profondément concernée par le constat préoccupant, selon lequel « Faute de travailler à frayer cette troisième voie, nous risquons de nous confronter à une aliénation sociétale sans précédent qui pèsera sur les individus, non seulement en les aliénant, mais en les fabriquant de telle sorte qu’ils ne puissent plus s’en apercevoir. » (J-P. Lebrun, p. 270) Se tenir dans la surdité, la cécité, le mutisme, l’insensibilité, dans l’étau de son aliénation sociétale est ce qui peut arriver de plus grave, de plus dégradant à l’être humain.

La « troisième voie » (Lebrun) me ramène à « La Troisième », conférence tenue à Rome en 1974, non citée par Lebrun, où Lacan parle aussi de l’immonde et pose entre autres la question « est-ce que la psychanalyse est un symptôme ? », c’est-à-dire « ce qui vient du réel ». La demande faite à la psychanalyse est « de nous débarrasser et du réel, et du symptôme ». Lacan avertit que, si la psychanalyse a du succès dans cette demande, « on peut s’attendre à tout, à savoir à un retour de la vraie religion »… Et il y persiste là-dessus en affirmant que « si la psychanalyse donc réussit, elle s’éteindra de n’être qu’un symptôme oublié », elle aura le sort de la vérité.

Les lignes droites auxquelles Lacan affecte les termes du symbolique et du réel glissent à perte de vue. Se demandant pourquoi deux droites s’intercepteraient sur un plan, Lacan se rapproche du savoir « faire » du charpentier : « Sauf à manier la scie et à imaginer, dit-il, que ce qui fait arête dans un volume, ça suffit à dessiner une ligne ». Il reste à voir « comment est-ce en dehors de ce phénomène du sciage, on peut imaginer que la rencontre de deux droites, c’est ce qui fait un point ? ». À Lacan de conclure qu’il en faut au moins trois, c’est à dire que la ligne de l’imaginaire ne peut pas ne pas participer du nœud borroméen.

En 1977 Lacan laissait entendre l’équivoque « faire réel » dans « ferrer elle, lalangue » pour dire que c’est avec l’inconscient réel que nous, psychanalystes, avons affaire. La guerre sans trêve « pour le monopole des transferts » me répugne, elle est suicidaire, elle est, me semble-t-il, l’effet d’une « crise de l’humanisation » chez nombreux psychanalystes eux-mêmes.

Quoiqu’un peu trop agrémenté de citations de l’œuvre de Marcel Gaucher dont je ne goûte pas autant la philosophie, le livre de J-P. Lebrun est précieux et nous devons en discuter. Afin de resituer la psychanalyse dans sa vulnérabilité face au pouvoir politique en tant que partie prenante de l’exigence culturelle, l’auteur de l’ouvrage convoque des psychanalystes, collègues de tous les bords et de différentes écoles lacaniennes, en mettant en valeur ce qu’il y a de plus fécond dans les conceptualisations sur la place du père ou ce qu’il appelle le principe paternel, sur l’humanisation, sur le réel, etc, avancées par C. Soler, M-J. Sauret, F. Richard, J-B. Pontalis, J-A. Miller, C. Melman, M. Bergès-Bounes, J. André, M. Safouan, P. Barillot et autres, donc ne se limitant pas aux citations des auteurs-membres de l’ALI, comme pourrait nous le prescrire la censure interne de certains d’entre nous.

Notre clinique nous confronte quotidiennement au « malaise dans la civilisation » d’où procède toute notre expérience, comme nous le confirment Lacan avec Freud. Nous remettre à « l’épreuve de l’exogamie », comme nous incite J-P. Lebrun, et travailler ensemble au-delà de nos appartenances institutionnelles est la seule voie pour nous, psychanalystes, qui nous permettra à faire entendre, à transmettre à nos contemporains ce que parler implique – parler à partir de notre réalité psychique, avec le savoir inscrit de lalangue qui en s’élaborant va gagner sur le symptôme. En 1974 il paraissait peu probable à Lacan que « nous arriverons à devenir nous-même animés vraiment par les gadgets », cependant l’avenir de la psychanalyse continue à se jouer avec la même carte de ce qui adviendra ce réel des gadgets.

 

Luminitza CLAUDEPIERRE TIGIRLAS

 

Montpellier, le 26 septembre 2020.

 

Le livre : Un immonde sans limite J.P. Lebrun

 

25 ans après Un monde sans limite

À partir de diverses entrées – le social, la clinique, l’institution, le déclin du politique, l’épisode des Gilets jaunes, la fin de la loi du père… – se déplie la thèse du livre : vingt-cinq ans après Un monde sans limite, c’est un immonde sans limite que nous avons fait émerger.

Le livre décrit le changement d’hégémonie culturelle qui nous emporte depuis une quarantaine d’années. Fin du patriarcat et fin de la religion comme mode de vie en société nous ont entraînés vers un individualisme exacerbé qui a déconnecté le citoyen de son implication dans le lien social. L’avènement de « l’individu total », de celui qui ne doit rien à la société mais peut en revanche tout exiger d’elle, construit notre société de « l’immonde », car

actérisée par la disparition de la limite reconnue collectivement. L’auteur en analyse les conséquences sur la vie psychique, la vie politique, la clinique, l’éducation et montre la place que les psychanalystes ont encore à y tenir.

 A propos de l'auteur

Jean-Pierre Lebrun est psychiatre et psychanalyste, agrégé de l’enseignement supérieur, ancien président de l’Association freudienne de Belgique et de l’Association lacanienne internationale. Auteur de nombreux livres, il exerce à Bruxelles et Namur.


Jean-Pierre LEBRUN

Dans la collection : Point hors ligne

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Parution: jeudi 16 Janvier 2020

Lundi 05 Octobre 2020